Tragique & Sublime

fig19Dès la naissance, nous sommes confrontés au chaos a-moral du réel. Certains naissent riches, d’autres naissent pauvres. Quelques-uns naissent handicapés, quelques-autres en bonne santé. Les premiers naissent de parents attentionnés, les seconds connaîtront le viol et les coups. Cette distribution des cartes, parfaitement aléatoire et fondamentalement injuste, trouve une intelligibilité dans les systèmes de croyances spirituelles. Pour certain, il s’agit ici d’une sorte de Karma. Le hasard n’existe pas, et celui qui naît sans bras, devait certainement avoir été voleur dans sa vie précédente. Je ne m’attarderai pas sur ce paradigme. Pour d’autres, il s’agit ici d’un choix expérientiel. Nous venons sur terre pour expérimenter certaines choses. Ainsi, l’homme en chaise roulante, quoi qu’il en dise, souhaitait sans doute expérimenter l’altérité, l’humiliation, la force de la différence ou bien encore les jantes aluminium.

Plutôt que de légitimer les inégalités trop douloureuses, pourquoi ne pas reconnaître le rôle fondamental du chaos ? Cette pensée de l’expérience me semble fondamentale, mais elle perd toute sa substance du fait de sa position dans l’ordre des choses. La volonté d’expérimenter son handicap ne précède pas la naissance, elle l’a suit et c’est ce qui en fait toute la beauté ! Selon moi, personne ne désire faire l’expérience de la chaise roulante, mais celui qui y est contraint, et qui y voit une opportunité expérientiel, celui-ci manifeste toute la beauté de l’Intelligence.

Il est possible de jouir de n’importe quoi. On peut jouir d’être en chaise roulante. On peut jouir d’être pauvre. On peut même jouir des coups que l’on reçoit. L’Intelligence, par ses manières d’agencer, de co-construire le réel peut tout. Absolument tout. En situant le désire d’expérience dans la cause d’une fatalité plutôt que dans une réponse de l’Intelligence à celle-ci, vous réduisez à néant les prouesses de l’esprit humain.

Le chaos du monde est tragique & sublime. Tragique, parce que complexe jusqu’à l’irrationalité. Sublime, parce que porteur d’une myriade de sens possibles.

– Lain Auser

[*] Peinture par Jackson Pollock, 1950