Kadyrov et les sunnites

709355-carte-groznyLa Russie, que l’on devrait en fait appeler Fédération Russe, est composée de 85 unités territoriales qui disposent tous d’un pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. En outre, certaines de ces unités sont des Républiques et possèdent de ce fait une constitution. C’est le cas de la république tchétchène.

La Tchétchénie, qui compte environ 1’400’000 habitants, fait partie du district fédéral de la Caucase du Nord. Sa capitale est Grozny. Ce que nous trouvons particulièrement intéressant, c’est que la religion dominante en Tchétchénie est l’Islam sunnite. Le peuple tchétchène est caucasien, il n’est donc pas arabe mais a été islamisé au XVIIIème. Par la suite, l’URSS a laïcisé la société tchétchène puis, après la chute de l’URSS et des guerres de Tchétchénie, l’Islam a ré-émergé au sein de la cause nationaliste.

Depuis le XIXème siècle, il y a une lutte entre les tchétchènes et les russes. Juste avant la chute de l’URSS en novembre 1991, la république proclame son indépendance. Trois ans plus tard, en 1994 l’armée russe intervient ; c’est la première guerre de Tchétchénie qui s’achève en 1996 par un retrait des troupes russes. En 1999, les troupes russes reviennent et gagnent cette fois la guerre qui se terminera en 2000. Bien que la guerre soit terminée, les rebellions, elles, n’en finissent pas. Selon l’ONG mémorial, rien que le deuxième conflit aurait fait entre 15’000 et 25’000 civils morts.

Ahkmad Kadyrov était un des chefs indépendantistes tchétchène voulant faire sécession avec la Russie. Cependant, par la suite, déclarant s’être fait tromper, il rejoindra le camps pro-russe et sera nommé chef du gouvernement en juin 2000. Il mourra lors d’un attentat terroriste à la bombe, par des islamistes tchétchènes, à Grozny en 2004. Vladimir Poutine lui donnera le titre de Héros de la Russie, et nomme son fils Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie en 2007. Tout comme son père, il sera un fervent soutien de Vladimir Poutine.

pay-ramzan-kadyrov-grapples-snake

L’Islamisme sunnite de Ramzan Kadyrov a donc la particularité d’être pro-fédéral et carrément anti-wahhabite. Ceci nous permet de comprendre que si parler d’Islamisme est beaucoup trop large, la dichotomie chiite/sunnite ne suffit pas non plus, puisqu’on a ici un exemple de combat extrêmement violent entre une idéologie sunnite wahhabite (salafiste) et une autre, adoptée par le gouvernement tchétchène, sunnite (orientée vers le soufisme).

Les réponses de Kadyrov à l’Etat islamique sont cinglantes. Il déclare que « […] Ces salauds n’ont rien à voir avec l’Islam ». Pour Kadyrov, l’Etat islamique agit sous les ordres des Etats-Unis, de l’Occident. Pour lui, « […] Ce sont des bandits, formés et armés par les États-Unis. Ils n’ont aucune idée de ce qu’est le Coran et la Sounnah. Je tiens à souligner que leurs jours, ils les finiront sous les chauds rayons du soleil de Syrie et d’Irak, et qu’au premier instant de leur mort ils seront soumis à la flamme éternelle de l’Enfer ».

Étant donné que Kadyrov est d’une fidélité sans faille à Poutine, celui-ci semble autoriser en contrepartie une islamisation de la Tchétchénie. Le conflit entre la Russie et la Tchétchénie est donc réglé via Ramzan Kadyrov qui assure de la zone un soutien total à Poutine, tout en assurant un Islam qui alimente la fierté nationale et non pas les envies séparatistes.

kadyrov-poutine-3169947-jpg_2825127_660x287

Ces promesses ne sont pas illusoires puisqu’en 2014 Kadyrov et 10 000 soldats s’engagent au service de Vladimir Poutine. Ses troupes sont également présentes pour aider les civiles dans la ville meurtrie d’Alep. L’engagement de ses sunnites va encore plus loin puisque selon certaines sources, les forces spéciales ont également infiltrés Daesh en Syrie pour donner des informations à l’aviation russe qui bombarde le terrain. Une méthode efficace mais qui ne laisse que peu de chance d’y survivre.

Le combat de Kadyrov contre l’Etat islamique s’inscrit dans une lutte armée contre l’intégrisme étrangé. Son père, Akhmat Kadyrov, luttait déjà contre l’inscription de la Charia dans la loi fondamentale, inscription qui avait été faite par des séparatistes laïques ayant cédé à certains islamistes.

L’organisation tchétchène est passionnante et cet article n’aborde pas du tout les nombreuses problématiques autour du clan Kadyrov. Que ce soit lorsqu’il boxe ses ministres pour les corriger, sa venue en armure à la journée de la femme ou encore la médiatisation de ses fils lors d’un combat de MMA. Bien plus grave, cet article n’aborde pas non plus les nombreux enlèvements, meurtres, tortures et extorsions de fonds qui lui sont reprochés. Bien qu’il soit clair qu’il n’a rien d’un enfant de coeur, n’accordons tout de même pas non plus une confiance aveugle aux affirmations de la presse occidentale en ce qui concerne la Tchétchénie étant donné le manque de neutralité flagrant avec lequel celle-ci médiatise la Russie.

Non, ce qui nous a particulièrement intéressé ici, c’est que le cas tchétchène complexifie notre vision de l’Islam. Il donne a voir un Islam qui se revendique supérieur à l’État mais tout en étant dévoué à la cause nationale et au président Vladimir Poutine. Les soldats tchétchènes sont pour l’essentiel des musulmans, islamistes sunnites qui plus est, et sont parmi les ennemis les plus violents des islamistes sunnites salafistes de Daesh. De plus, Poutine est parfois représenté comme le chevalier catholique luttant contre l’Islam, alors même qu’il sponsorise le développement d’une république islamiste au sein même de la Russie.

En ces temps où la peur (parfaitement légitime) pousse à simplifier les conflits sociaux jusqu’au ridicule, les sunnites tchétchènes (dont on parle très peu) nous permettent d’aiguiser notre lecture géopolitique actuelle. Et pour finir, une danse entre Kadyrov et Depardieu. C’est cadeau.

– Lain Auser